Le serpent et le chevalier au lion

Par Patrick Rivière

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On les appelle serpens parce zqu'ils y vivent et qu'ils sont cachés sous des formes variées qui les couvrent comme des habits.

Dom Pernéty, Dictionnaire mytho-hermétique.

Qu'il emprunte les noms de Leviathan (1), Quetzalcoatl (2), Ouroboros (3), le serpent demeure sans conteste le "symbole éternel" attaché à l'antique tradition. Prenons-en seulement pour exemple la légende que l'historien Pline nous conta en ces termes :

Durant l'été, on voit se rassembler dans certaines parties de la Gaule des serpents sans nombre qui se mêlent, s'entrelacent et, avec la salive jointe à l'écume qui suinte de leur peau, produisent une espèce d'œuf. Lorsqu'il est parfait, ils l'enlèvent et le soutiennent en l'air par leurs sifflements. Un homme, à une certaine époque de la lune, reçoit l'œuf dans un linge, saute sur un cheval qui l'attend et se sauve à toute bride car les serpents le poursuivent jusqu'à ce qu'il ait mis une rivière entre eux et lui. On l'éprouvait en le plongeant dans l'eau, il surnageait quoique entouré d'un cerle d'or. On accordait une vertu magique à l'œuf ainsi obtenu : il ouvrait un libre accès auprès des rois et d'ailleurs les Druides le portaient au cou, richement enchassé, et le vendait à un très haut prix.

Dès lors il semble tout à fait naturel que notre reptile figure également en bonne place dans le bestiaire hermétique des "chevaliers de la Table Ronde". Aussi Chrétien de Troyes nous conte-t-il l'histoire, ô combien symbolique, du valeureux Yvain qui, au cours de ses nombreux exploits, eut à délivrer un lion de l'étreinte d'un serpent (4). Après avoir quitté la Dame de Noroison, (ou bien de nos raisons) qui l'avait fait soigner et revêtir une robe de “vair”, notre courageux chevalier disposant alors à nouveau de toutes ses "facultés", s'engage dans la forêt profonde quand, soudain, il perçoit un cri de douleur venant d'assez loin. Il se dirige du côté d'où vient la plainte et c'est alors qu'il surprend dans un essart, un lion aux prises avec un serpent qui "vomit" des flammes; le reptile l'ayant retenu par la queue, il lui brûle toute l'échine. Tout de bon, Chrétien de Troyes n'hésite pas à écrire :

Messire Yvain se demanda auquel des deux il aiderait et il se décida pour le lion car on ne doit faire de mal qu'aux êtres venimeux et pleins de félonie.

Puis les nombreux détails que nous fournit l'auteur ne sont pas dénués d'intérêt pour l'étudiant de la Divine Science qui ne manquera pas, à coup sûr, d'en apprécier le contenu, idoine à suggérer les travaux préliminaires de l'OEuvre :

Il tira l'épée, mit l'écu devant sa face pour se garantir du feu que le serpent ruait par la gueule, plus large qu'une oule, et il attaqua la bête félonne : il la trancha en deux moitiés et frappa et refrappa tant qu'il la dépeça en mille morceaux.

Reconnaissons en tout ceci l'extraction du Pur de l'impure et visqueuse matière mercurielle ou bien encore la délivrance du soufre prisonnier de l'immonde matière primordiale.

Puis le combat devint alors si rude que le valeureux Yvain, pour délivrer le lion, dut se resoudre à lui couper un morceau de la queue. A ce moment il eut très peur que l'animal, se rebiffant, ne fonde sur lui ; il se tint donc sur ses gardes :

Mais cette idée ne vint pas au lion. Oyez ce que fit la bête franche et débonnaire. Elle tint ses pieds étendus et joints et sa tête inclinée vers la terre et s'agenouilla par grande humilité, mouillant sa face de larmes. Messire Yvain comprit que le lion le remerciait d'avoir tué le serpent et de l'avoir délivré de la mort.

Et l'animal reconnaissant suivit à jamais son sauveur sans désirer s'en séparer tant il lui plut de le servir et de l'aider dans ses exploits futurs, notamment dans son combat contre le Géant Harpin. Le Roi du Désert s'agrippa à la peau velue de celui-ci ; il la lui déchira comme une écorce. Par ailleurs, il lui ôta un morceau de la hanche et lui trancha les muscles des fesses pendant qu'Yvain brandissait son épée, ne tardant pas à achever le Géant.

Le Roi des animaux permit alors la renommée d'Yvain, lui conférant d'ailleurs le glorieux surnom de "Chevalier au lion". Bienheureux sera celui qui, par Révélation Divine, identifiera le Serpent et méritera ce titre en sachant délivrer le lion de sa terrible étreinte!

Au demeurant, si pour le profane la Réalité semble bien loin de dépasser la Fiction, il se doit pourtant de reconnaître qu'elle l'égale souvente fois. Aussi convient-il de noter que notre héros abandonnant la légende pour entrer dans l'histoire, s'incarna sous les traits d'un certain Gouffier de Lastours, seigneur de Chalard, petite bourgade isolée, très proche de Limoges. Ce grand seigneur, par ailleurs bienfaiteur du monastère, avait délivré, en Orient, un lion des enroulements d'un serpent qui voulait l'étouffer. Il garda l'animal comme allié et fidèle serviteur durant des années. Par ailleurs, ce fut un héros de la Première Croisade; c'est lui qui le premier monta sur les murs de Marrah. La vieille chapelle de Chalard renfermait autrefois son tombeau. Et tout naturellement, comme son homologue légendaire, Gouffier de Lastours acquit à travers le pays une parfaite notoriété. Quelle étrange période vraiment fut "l'obscur" Moyen Age qui sut si bien allier le mythe à la réalité; "l'obscurantisme moderne" demeurant par ailleurs sans égal !

Le chercheur, sans aucun doute, nous saura gré de conclure par la fable du "Serpent de Vau" (5) qui valut à Nicaise (6) d'évangéliser la ville de Meulan, au IIIème, siècle de notre ère.

Près du village de Vau (situé à 4 km à l'est de Meulan, dans les Yvelines), un horrible serpent vivait dans une caverne où jaillissait une fontaine dont les eaux étaient empoisonnées par le monstre, ce qui occasionnait des maladies pour la population voisine. Nicaise envoya alors son disciple, le prêtre Quirin, qui, d'un simple "signe, de croix", réduisit la bête à l'obéissance, nous suggérait par là "la crucifixion" du serpent, soulignant l'importance des "trois clous" du symbolisme hermétique.

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Quirin, alors, lui passa , "l'étole" autour du cou (étole jouant cabalistiquement avec "étoile") (7) et l'amena à Nicaise (niké en grec=victoire) "doux comme un agnelet". Ainsi bien entendu, l'eau, de trouble qu'elle était, redevint claire et saine !

Elle put alors, à jamais, réfléchir l'image sereine des grands fronts ridés des Amoureux de Science...

Patrick Rivière

1 - Lévithan : le mauvais serpent de la Bible, l'esprit du mal. C'est lui qui séduit Eve.

2 - Quetzalcoalt : Dieu-serpent à plumes de l'Amérique précolombienne.

3 - Ouroboros : c'est le serpent se mordant la queue, si cher à l'iconographie hermétique, symbole éternel du Grand-œuvre.

4 - Chrétien de Troyes, Le chevalier au lion, chez Gallimard. Yvain : peut-être "il vane".

5 - Fable contée dans le guide noir de L'Ile de France chez Tchou, éditeur.

6 - Nicaise, originaire de Grèce, était venu de Rome, accompagné de Denis, pour évangéliser le nord des Gaules.

7 - Consulter Alchimie de M. Eugène Canseliet, p. 185, chez J.-J. Pauvcrt à Paris. .